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Ibrahim Maalouf est, sans nul doute, le trompettiste le plus reconnu de l’Hexagone. Son dernier album, S3NS, est sorti le 27 septembre. De passage au Zénith de Lille, nous avons eu l’occasion de nous entretenir avec lui.

Vous êtes en tournée avec votre album, S3NS, dans quel état d’esprit êtes-vous ?

Ibrahim Maalouf : Je suis à fond, je suis très enthousiaste. Les retours sont très positifs, le public est au rendez-vous. Je suis serein et à la fois surexcité.

À chaque concert, vous invitez des guest. Pourquoi avoir fait ce choix ?

I.M : J’aime bien partager la scène. J’aime en profiter pour que d’autres jouent avec moi. C’est également pour ça que je pars avec une très grosse équipe musicale sur scène. Faire des concerts, c’est un prétexte à créer des rencontres, à susciter des croisements. Et faire des croisements avec des artistes que je ne connais pas forcément m’intéresse, ou des artistes que je connais mais qui ont un environnement musical très éloigné du mien. J’aime l’idée de création d’un dialogue musical.

Comment avez-vous établi les différentes collaborations de votre album ?

I.M : Je suis inspiré par la musique sud-américaine, depuis très longtemps. Dans ma famille il y a beaucoup de sud-américains. Je collabore avec des musiciens sud-américains, en particulier cubains, depuis de nombreuses années. 

Vous avez enregistré là-bas ?

I.M : Non, tout a été enregistré en France. Je trouve ça même intéressant de ne pas y être allé. C’est intéressant de ne pas avoir été à Cuba et de, malgré tout, avoir fait un album d’inspirations cubaines, ce qui me permettait de garder une certaine distance avec cette culture. Je pense sincèrement que si je m’y étais rendu, j’aurais seulement fait de la musique cubaine. Ce serait devenu un album de salsa cubaine, ce qui n’était pas l’objectif.

Comment expliquer la différence de durée de vos morceaux, qui oscille entre 3 à 4 minutes, pour aller parfois jusque 9 minutes ?

I.M : C’est quelque chose de normal. Certains bouquins font 3 tomes, d’autres 100 pages. Plus sérieusement, ça dépend du temps que l’on prend pour dire les choses. Certaines choses ne nécessitent pas que l’on s’y attarde trop. Quand je compose Happy Face, c’est juste une musique pour sourire, pour passer un bon moment. On l’écoute 1, 2 ou 3 fois, mais il n’y a pas un discours profond derrière. C’est une légèreté assumée et nécessaire. Au contraire, Radio Magallanes aborde des sujets lourds, importants. Je ne peux pas les traiter rapidement. Il faut rentrer dans le sujet, poser le contexte, et prendre le temps de raconter. Un morceau est similaire à une histoire. Je prends le temps de bien faire les choses.

Pourquoi avoir incrusté à vos morceaux, qui sont exclusivement instrumentaux, un extrait d’une lecture de Barack Obama et d’un discours de Salvador Allende ?

I.M : Il y a des sujets derrière cet album, il y a une profondeur dans le discours, malgré le fait que ce soit uniquement instrumental. S3NS est un album qui, en grande partie, traite de la résilience. C’est un sujet qui me passionne car il existe en chacun de nous. J’ai pris du plaisir à me replonger dans ces moments d’histoire qui m’ont marqué. Ils sont représentatifs de ce que j’essaie de faire avec ma musique. Ces discours sont des preuves au monde entier que face aux pires difficultés, l’être humain peut s’avérer être extrêmement positif et résilient. Ils sont mille fois plus forts que n’importe quelle chanson. Je ne pouvais pas trouver plus belles paroles au monde.

« Tous mes albums sont des travaux de longue durée, que j’ai mis plusieurs années à créer. »

S3NS est votre album le plus personnel ?

I.M : Je trouve tous mes albums personnels. Cette tournure est d’ailleurs étrange car tous mes albums parlent d’un moment de vie. Tous mes albums sont des travaux de longue durée, que j’ai mis plusieurs années à créer. Mes albums sont les bandes-originales de mon quotidien. Si on les écoute, on se replonge dans 20 ans de ma vie, voire plus. J’ai du mal à cerner cette notion d’album « personnel ».

Mais certains artistes actuels font des choses plus légères, moins profondes…

I.M : Moi je n’ai jamais fait ça. Je ne suis pas dans le délire de faire des chansons uniquement pour danser, des morceaux un peu marrants. Mes albums sont très personnels et durant les concerts je joue toute ma vie. Ce ne sont pas juste des moments de fun, « pour le kiff ». Ça va bien plus loin que ça.

Certains de vos morceaux sont tout de même très dansants, est-ce que vous êtes un bon danseur ?

I.M : Je suis un danseur frustré (rires). Quand j’étais petit, je passais mon temps à danser. Je danse beaucoup, mais mal, mais je m’en fous.

Petit retour en arrière avec votre album Dalida…

I.M : Qui est un album très personnel aussi. (rires)

Quel est votre lien avec cette artiste ?

I.M : Que ce soit Dalida ou Oum Kalthoum (artiste égyptienne qu’il a également reprise ndlr. ), ce sont des artistes qui ont marqué ma vie. Mon père écoutait énormément Oum Kalthoum. Quand je l’écoute, je replonge directement en enfance. Ma mère est dingue de Dalida, c’était une sorte de cadeau pour elle. Avec ces projets, l’objectif était de remettre au goût du jour des chansons parfois trop peu reconnues dont on a oublié l’importance. Quand on chante Salma ya salama dans les mariages, on oublie la profondeur de l’écriture, alors que cette chanson parle de la douleur de l’exil. Aussi, ma grand-mère nous parlait de Dalida quand on était jeune, elles ont grandi dans les mêmes quartiers. Mon grand-oncle, Antoine, a été un des petits amis de Dalida quand elle était jeune ! Il y avait un vrai lien qui nous a poussé à faire cet album. Puis de voir des artistes de milieux très différents chanter cette artiste était un réel plaisir (à savoir Alain Souchon, Monica Bellucci, Izia, Mika, Rokia Traoré ou Golshifteh Farahani pour ne citer qu’eux ndlr.).

Reprendre des chansons pareilles est quelque chose de compliqué ?

I.M : Oui ! C’est un travail qui n’est pas simple car les chansons de Dalida sont très orchestrées. Le danger était de faire moins bien. J’avais d’ailleurs déjà essayé de faire quelque chose d’assez latino dans certains morceaux. J’ai vraiment beaucoup aimé faire cet album.

Vous avez votre propre label, Mister Ibé. Qu’est ce que ça vous apporte dans votre création ?

I.M : La liberté de faire ce que je veux. C’est un label qui produit mes disques, mais également mes concerts. J’ai une liberté totale. C’est quelque chose qui n’existe que très rarement dans le milieu de la musique. Mais je ne l’ai pas fait par choix. Je l’ai fait car je n’avais pas le choix. Aucune maison de disques ne voulait me signer. Imaginez un petit gars qui arrive et qui joue de la trompette. Vous le signeriez ? Il aurait fallu quelqu’un d’un petit peu visionnaire pour imaginer que ça puisse marcher. Mais après, tout s’est fait de manière très naturelle et spontanée. Et belle aussi. 13/14 ans après on est là et on fait des concerts. C’est chouette.

À côté de vos albums et de vos concerts, vous faites également des bandes-originales de films. Vous pouvez nous en dire plus sur cet exercice ?

I.M : J’adore composer pour le cinéma. J’en fais de plus en plus. J’adore également composer pour le théâtre. Je l’ai d’ailleurs fait récemment pour une pièce avec Pierre Richard et mise en scène par Mathilda May. C’est un exercice nouveau mais j’ai adoré le faire. Écrire pour d’autres univers que moi sur scène, c’est une des choses les plus enrichissantes dans mon métier. En top 1, je mets l’enseignement, en numéro 2 l’écriture pour d’autres, et en 3ème position ce que je fais actuellement. Mais je ne parle pas en tant que plaisir, je parle de l’intérêt. L’intérêt que ça a d’enseigner ou de créer musicalement pour d’autres formes d’arts.

Vous êtes d’ailleurs très engagé dans l’enseignement musical. Comment se met en en place cet engagement ?

I.M : J’enseigne depuis l’âge de 17 ans. J’essaie de mettre en place le maximum d’initiatives possible. Récemment j’ai créé les improvisations géantes. Je réunis des gens, qui viennent avec leurs instruments, que ce soit en petit ou grand comité, et c’est une séance d’impro. J’apprends au public, sans en avoir l’air, à improviser. Apprendre à improviser en groupe c’est apprendre à vivre, apprendre le savoir vivre, la bienveillance, la sympathie. C’est de loin ce qui me plaît le plus. L’improvisation c’est apprendre la vie. Ce n’est pas un langage que l’on utilise au quotidien. Les mots peuvent être blessants, peuvent tuer, alors que la musique, non.

C’est un langage à part entière ?

I.M : Discuter à travers les notes, c’est donner du sens à nos vies. Il y a une direction qui est donnée à partir du moment où on se sent utile sans les mots.

« L’improvisation permet aux gens de dialoguer grâce à leurs émotions.»

L’improvisation est donc importante dans votre création musicale ?

I.M : Je fais tout à base d’impro. Chacun peut créer à base d’improvisation. Chacun pourrait créer quelque chose qui ne ressemblerait qu’à lui et qui parlerait directement au coeur, sans passer par la dimension cognitive. Je trouve ça passionnant. Avec la musique, je vais parler à leur coeur et, malgré tout, il va y avoir un dialogue entre nous, tacite, mais empli d’émotions qui fait que l’on va être proche. L’improvisation permet aux gens de dialoguer grâce à leurs émotions. Dans le contexte actuel, qu’il soit social, politique voire religieux, il faut réussir à trouver des petites solutions pour vivre ensemble, et la musique sert grandement à ça.

Vous sentez ce phénomène de vivre ensemble durant vos concerts ?

I.M : À partir du moment où les gens paient leur place, viennent nous voir, c’est qu’ils sont dans ce délire là. C’est rare que des gens viennent à un concert dans le but de clasher, mais on en a eu. Ou alors c’est que ça picole un peu trop.

Malgré votre tournée, vous continuez l’enseignement ?

I.M : Oui, c’est important. Dès que je peux créer des classes je le fais. Quand j’étais à Bordeaux, 2/3 heures avant de monter sur scène, 30 jeunes étaient là et je leur ai fait bosser l’impro pendant une heure. Je ne peux pas arrêter ça car c’est ma source d’inspiration principale.

En 2015, vous avez joué lors des obsèques de Tignous (dessinateur tué lors de l’attentat contre Charlie Hebdo ndlr.) ainsi que lors du concert de réouverture du Bataclan aux côtés de Sting. Qu’éprouve-t-on dans ce genre de moments ?

I.M : C’est compliqué. La tristesse et le désarroi l’emporte sur tout dans ces moments là. Dans des instants où la folie meurtrière et la violence font rage, c’est là qu’il est important de se souvenir que la musique peut parler aux émotions, et de laisser de côté les mots. Pour revenir au concert du Bataclan, on m’avait demandé d’y jouer, j’avais refusé. Je ne savais pas comment ça pouvait être interprété que, moi, en tant que Français, mais d’origine arabe, je vienne jouer dans cette salle. Je sais qu’il y a des gens qui auraient pu très mal le prendre. Ce qui serait bizarre, mais ce serait le cas. Quand Sting me l’a demandé, j’ai changé d’avis. C’est quelqu’un de profondément humain, et authentique dans ce qu’il fait. Pour Tignous, ce n’est pas par hasard que j’y ai joué. Le dernier concert auquel il a assisté, c’était le mien. Sa femme m’a appelé en me demandant si je voulais bien le prolonger car il avait adoré. C’était important, nécessaire et extrêmement fort.

La musique serait un remède à tous les maux ?

I.M : Oui, et l’art en général. La musique, la danse, la peinture, la sculpture, voire le cinéma, même s’il peut être mal utilisé. Ce sont des arts que j’aime beaucoup. La poésie aussi, même si ce sont des mots.

Qu’est ce qu’on peut vous souhaiter pour la suite ?

I.M : Eh bien… Que ça continue ! C’est une folle aventure. J’ai 39 ans bientôt, j’ai commencé à faire mes premiers concerts à 8/9 ans. Bientôt 30 ans de « métier ». Pourvu que ça dure, en toute simplicité. Mais je ne prends jamais le public pour acquis ! À chaque nouvel album, à chaque nouveau concert, il faut se renouveler, ne jamais être trop prévisible et toujours chercher à faire mieux qu’avant.

Merci à Ibrahim Maalouf de nous avoir accordé cet entretien et merci à Anne-Laure Bouazza de l’avoir rendu possible.